L’Orgue Mystique de Charles Tournemire est un monument singulier de la musique d’orgue du XXe siècle. Entre 1927 et 1932, l’organiste de Sainte-Clotilde à Paris composa 51 Offices pour les dimanches et les fêtes de l’année liturgique catholique. Le recueil se divise en un cycle de Noël, un cycle de Pâques et un cycle de la Pentecôte. Avec ses Prélude à l’Introït, Offertoire, Elévation, Communion et Pièce terminale, chaque Office suit le déroulement de la messe.
Les mélodies grégoriennes en constituent le matériau porteur. Tournemire ne se contente pourtant pas des citer : il en paraphrase librement les lignes, si bien que tournures modales, nappes sonores en suspens, densités fortement chromatiques et transitions aux allures d’improvisation font naître du vieux chant un langage résolument moderne. Les mouvements centraux, concis, gardent souvent un caractère liturgique intime, tandis que les pièces finales déploient choral, fantaisie, toccata ou fugue en de grands arcs architecturaux.
Le Vol. 12 met au centre la manière dont Tournemire traite la fugue. À côté de deux finales d’Alleluia figurent une fugue modale libre et le grand Prélude et Fugue de l’Office no 41. Les procédés contrapuntiques rigoureux n’y apparaissent pas comme des exercices académiques, mais comme un moyen d’intensification spirituelle.
Le plan fixe en cinq mouvements donne des repères sans uniformiser les Offices. Tournemire répond au contenu de la fête, au modèle grégorien et à la fonction liturgique par des proportions et des caractères sonores changeants. L’effet le plus fort naît souvent du contraste : une Elévation à peine mouvante peut être suivie d’une Communion riche en couleurs, et une ligne d’apparence monodique peut se développer, dans la pièce finale, en un tissu à plusieurs voix. Cette dramaturgie fait de chaque Office une petite symphonie spirituelle.
Sandro R. Müller façonne la musique avec un phrasé clair et un sens aigu de la couleur. Sur le grand orgue Rieger (1995), Heilig-Kreuz-Kirche Zweibrücken, même les accords les plus denses gardent leur transparence ; flûtes, gambes et anches suivent les différents climats liturgiques. Malgré la diversité des instruments employés, le cycle garde toute sa cohérence interprétative : méditation et extase apparaissent comme deux pôles d’un même mouvement spirituel.
Cet enregistrement s’inscrit dans l’intégrale Cybele constituée sur plus de deux décennies. Elle documente non seulement l’un des cycles pour orgue les plus vastes qui soient, mais aussi la position historique de Tournemire entre César Franck et Olivier Messiaen. L’album se prête donc aussi bien à une écoute autonome qu’à la lecture d’un chapitre d’un voyage musical à travers toute l’année liturgique.
