Thomas Günther a d’abord connu Juan Allende-Blin comme passeur : celui qui lui a fait découvrir des œuvres magnifiques, parfois oubliées et jamais jouées — et pas seulement celles des futuristes russes. Ce n’est que plus tard qu’il a pris conscience du compositeur. Pour ses soixante ans, il a joué à Essen Transformations IV à côté de pièces que John Cage et Dieter Schnebel lui avaient dédiées ; la même année, Allende-Blin lui a offert la partition de Zeitspanne.
La force de son affinité avec le piano est apparue à Günther à la fin des années 1980, lorsqu’il l’a entendu interpréter son propre trio Silences interrompus pour clarinette, contrebasse et piano : frappait l’apparente aisance de son approche, les suites de sons tendres et percussifs, les clusters, les glissandos et les sonorités de cloches qui se détachaient, scintillants et légers, des deux autres instruments. Allende-Blin ne se considère pas comme un pianiste, mais il a reçu une solide formation, notamment auprès de Theodor Kaufmann, élève de Busoni, à Hambourg. Ses parties de piano témoignent d’une connaissance profonde de l’instrument, de sa technique et surtout de ses possibilités sonores : les limites y sont respectées, sondées, parfois franchies.
Le programme couvre un vaste arc. La Sonatine de 1949/50, que le compositeur qualifie lui-même d’œuvre de jeunesse, paraît ici pour la première fois ; Transformations IV, de 1960, se tient au commencement de son langage propre. Zeitspanne, de 1974, est avec près de dix-huit minutes la grande pièce du disque, et dans le Dialogue de 1983 pour deux interprètes, le compositeur se joint lui-même à l’exécution : il travaille les cordes du piano tandis que Thomas Günther est au clavier.
La Sonatine en trois mouvements — vif, lent, vif — reprend délibérément une tradition par son titre et son plan ; Günther songe aux sonatines de Reger, de Busoni et surtout de Ravel. En ouvrant la partition, il s’est souvenu des dernières pièces de Skrjabin, comme les Préludes op. 74 : comme dans sa « technique du centre sonore », le matériau est déterminé par quelques cellules rythmiques et intervalliques. Allende-Blin se réfère ici à la « forme cyclique » de César Franck, qu’il a étendue au total chromatique, non sans l’influence de l’Introduction à la musique de douze sons de René Leibowitz. Le but est la non-répétition des intervalles, à l’image de la non-répétition des sons dans la technique dodécaphonique.
Dans Zeitspanne, les silences et les événements sonores au bord du silence prennent un grand poids : pendant vingt, vingt-quatre, trente-deux, parfois quarante secondes, on peut suivre le destin d’un son, sa transformation et son extinction. S’y ajoutent les résonances, les harmoniques et les clusters bruitistes produits par des touches enfoncées en silence — une sonorité éthérée que le compositeur nomme ailleurs sons brisés. Dans Dialogue, cet élargissement du son du piano s’accentue encore. Plutôt que de préparer l’instrument ou de faire agir le pianiste lui-même à l’intérieur, Allende-Blin a fait appel à un second interprète : la juxtaposition de deux modes de production du son devient une collaboration, celle de deux individualités aussi. Aucune indication de tempo n’est donnée ; on remarque que sons, accords et sonorités arpégées sont souvent répétés, jusqu’à onze fois de suite — une insistance qui crée une forte tension.
L’enregistrement a été réalisé les 5 et 6 mai 2003 dans la salle de diffusion de la Funkhaus de Cologne, produit par Wolf Werth pour la DeutschlandRadio, avec le soutien de la Kunststiftung NRW.
