Né à Soest en 1950, Friedrich Jaecker a étudié à Detmold et à Hambourg auprès de György Ligeti et a été nommé professeur à la Musikhochschule de Cologne en 1980. Ses premières compositions relevaient du constructivisme, ainsi « Beschreibung eines Zerfalls » pour orchestre et « in excelsis » pour trois instruments à clavier et trois percussionnistes (tous deux de 1976). Après un détour par le trash avec l’opéra de chambre « Dir, immer nur Dir… » (1977–80), l’observation du processus de composition a pris pour lui une grande importance. Depuis, il emploie ses moyens avec une extrême économie : des sons ou des notes isolées entourés de silences s’enrichissent de relations telles que l’impression de dissolution s’efface derrière celle d’une intensité croissante.
Les titres de la plupart de ses compositions depuis 1990 se limitent à l’effectif. Six d’entre elles figurent ici : « Orchestre à cordes » et « Percussion, piano » de 1995, « Saxophone, ensemble (violon, saxophone, violoncelle, piano) », « Contrebasse, ensemble (violon, alto, violoncelle, contrebasse, harpe) » et « Soprano, ensemble (soprano, flûte alto, violoncelle, percussion, piano) » des années 1996 à 1997, ainsi que le « Trio (violon, alto, violoncelle) » de 1998. Elles ne forment pas un groupe d’œuvres fermé. « Composer, c’est s’exercer. L’exercice n’a jamais de fin, les compositions sont des étapes sur ce chemin », tel est le credo de Jaecker. Dans le livret, Stefan Fricke décrit ces pièces comme des exercices de son esthétique : douceur, lenteur, résonance, silences conçus comme des plénitudes sonores imaginées et mélodies qui se forment peu à peu sur de longues durées. Il en naît une musique filigranée et fragile, à la limite du silence, apparentée en cela à celle de Morton Feldman, que Jaecker tient en haute estime.
Dans « Sphinx (soprano, flûte alto, alto) » de 1999, Jaecker reprend un poème sans titre que Heinrich Heine a placé en 1839 en tête de la troisième édition de son « Buch der Lieder ». La question du Sphinx y est retournée contre lui : « O schöne Sphinx ! O löse mir / Das Rätsel, das wunderbare ! » (Ô beau Sphinx, résous-moi l’énigme merveilleuse). Comme dans la légende, le Sphinx se tait. Jaecker condense encore les vers de Heine : seule cette prière est audible comme texte, avec un « was » (quoi) tiré de la première strophe, dont proviennent aussi les nombreux phonèmes vocaliques et consonantiques du soprano. Soupirs discrets, soufflés, sans voix, ils marquent la pièce et se reflètent dans les deux instruments, surtout dans la flûte alto, qui met en relief la respiration comme condition première de toute vie.
Dans « Nuit, silence (alto, piano) » de l’an 2000, Jaecker a inscrit dans le titre le lien entre la nuit et l’écoute attentive. Fricke renvoie à « Aurore » (1881) de Friedrich Nietzsche, où l’oreille apparaît comme « l’organe de la peur », qui n’a pu se développer aussi richement que dans la nuit et la pénombre, et la musique comme un « art de la nuit et de la pénombre ». La musique de Jaecker, écrit Fricke, ne doit pas nécessairement être écoutée la nuit ; mais entendue dans l’obscurité, elle rappelle ce qui est vital le jour aussi : avoir l’oreille fine.
L’Ensemble Tra I Tempi joue sous la direction de Michael Veltman, avec Nicole Ferrein (soprano), Evelin Degen (flûte alto), Joachim Striepens (saxophone), Christiane Veltman et Almut Steinhausen (violon, alto), Gabrielle Kancachian (alto), Barbara Degener (violoncelle), Martin Ingenhütt (contrebasse), Sandra Schulze (harpe) et Tibor Herczeg (percussion) ; le compositeur lui-même est au piano. Pour « Orchestre à cordes », l’ensemble est élargi par d’autres cordes. Les enregistrements ont été réalisés en février et à l’été 2000 dans l’Erholungshaus de Bayer AG à Leverkusen.
