Je crois que la grande musique a toujours un contexte spirituel, dit Michael Denhoff dans le livret. Écouter ou jouer Bach est pour lui presque comme prier ; sa propre musique ne loue Dieu que dans le sens où le peintre Alexej von Jawlensky l’a formulé : tout art est une quête de Dieu. Cette quête a mené le compositeur et violoncelliste, né à Ahaus en 1955, encore et encore vers les suites pour violoncelle de Bach. Comme thème de ses Variations Bach op. 114, il a choisi la Sarabande de la cinquième suite, dont le dépouillement radical et la conduite de ligne à couper le souffle lui paraissent le centre intérieur des six suites.
En la transposant au piano, Denhoff a ajouté à la Sarabande, monodique, une contre-voix — une ligne de basse qui lui venait depuis longtemps à l’esprit en jouant et qu’il a enfin écrite : entièrement tonale, mais dont la hardiesse harmonique est mise en avant. C’est prolonger ce que Bach a mis en place. Le thème est donc déjà une variation, et comme la reprise finale de la Sarabande en est une également — à l’instar de l’Aria des Variations Goldberg —, on compte au bout du compte trente transformations, bien que Denhoff ait voulu rester modestement en retrait de Bach avec 28 variations. L’impulsion est venue d’un disque : lorsque j’ai entendu le dernier enregistrement des Variations Goldberg par Glenn Gould, le désir a grandi en moi de créer quelque chose d’aussi grandiose et d’aussi vaste. C’était en 1981 ; à 26 ans, il ne s’en sentait pas encore capable.
Les 28 variations forment un tout et doivent s’enchaîner attacca. Denhoff les répartit en sept fois trois variations plus sept variations-fantaisies — dans la symbolique chrétienne des nombres, le sept représente la perfection divine et le trois la Trinité, et les variations-fantaisies élargissent les groupes de trois en groupes de quatre. Il reflète aussi cette complétude dans le matériau sonore : dans les variations-fantaisies, il emploie exactement les notes que Bach n’utilise pas dans la mesure correspondante de la Sarabande, soit une sorte de forme harmonique négative. À la technique du canon chez Bach, il répond par des variations d’intervalles : dans chaque quatrième numéro, à partir du deuxième, un intervalle donné est constitutif — tierce et sixte, quinte et quarte, seconde et septième. Ce sont précisément les contraintes qu’il s’impose que Denhoff tient pour la clé d’une forme supérieure de liberté.
Le cycle est en même temps une suite de pièces-dédicaces ; le geste de la dédicace est pour Denhoff une motivation essentielle. Les hommages ne veulent pas être des étiquettes, mais saisir un trait marquant de la musique de chaque dédicataire. La variation 15, mezzo tempo pour les quatre-vingts ans de Helmut Lachenmann, reprend la technique de la « balançoire-filtre » de son cycle pour piano Ein Kinderspiel. La quatrième variation-fantaisie, centrale et la plus vaste, est destinée aux quatre-vingt-dix ans de György Kurtag et constitue en même temps la réponse de Denhoff à la pièce …interrotto… que Kurtag lui avait dédiée pour ses soixante ans. S’y ajoutent des interprètes de sa musique comme Birgitta Wollenweber et Martin Tchiba, des plasticiens comme Wolfgang Ueberhorst et des membres proches de sa famille. La dernière variation, Fantasia VII, tranquillo, est dédiée au peintre et prêtre Herbert Falken ; sa dualité de mouvement et d’immobilité a presque le poids d’un finale, avant que la Sarabande ne referme le cercle.
Birgitta Wollenweber, à qui l’une des variations est dédiée, a enregistré le cycle en avril 2017 dans le Krönungskutschensaal de la Hochschule für Musik Hanns Eisler de Berlin.
