« Autrefois, j’ai composé beaucoup de musique pour orgue, entre 1966 et 1970 environ », se souvenait Wolfgang Rihm, né à Karlsruhe en 1952, « énormément de pièces pour orgue, peu de choses pieuses, surtout du libre tonitruant, d’une pompe enfantine. » Il ne jouait jamais d’après une partition ; muni de la clé de l’église, il frappait l’orgue la moitié de la nuit, avec des visions « par exemple comme réincarnation de Reger ou comme continuation de la symphonie pour orgue française ». L’orgue était pour lui l’instrument du « grand son », car qui voudrait jouer l’œuvre orchestrale d’un garçon de 15 ans ? Martin Schmeding, auteur du livret, voit dans ces séances une racine de traits essentiels de son œuvre ultérieure : le « détour vers l’autre » à la fin des sections, l’aversion pour tout système, le goût des extrêmes.
Martin Schmeding inscrit Rihm dans la longue tradition de l’improvisation, qui jusque tard dans le XIXe siècle faisait naturellement partie de la formation d’un musicien, et cite à ce propos le « Vollkommener Capellmeister » de Johann Mattheson, paru en 1739. Rihm a enregistré lui-même au magnétophone quelques-unes de ses « séances d’orgue » nocturnes, vers 1970, sur l’orgue que Wolfgang Scherpf, de Spire, avait construit en 1965 pour l’église paroissiale catholique St. Peter und Paul de Karlsruhe-Durlach. Près de deux heures en ont été conservées ; les bandes mono se trouvent aux archives de la Paul Sacher Stiftung à Bâle. Ingo Schmidt-Lucas les a numérisées en qualité DSD et restaurées pour ce SACD, premier volume de la série Cybele Historic Audio. D’autres improvisations figurent dans l’édition « Wolfgang Rihm et l’orgue » de la série Künstler im Gespräch.
La plupart des neuf improvisations retenues sont des fantaisies libres ; Rihm annonce lui-même certains titres sur la bande. Trois partent d’une idée concrète : la virtuose Toccata sur B-A-C-H prend au pied de la lettre le mot « toccare » (frapper, toucher) et tourne le motif dans toutes les directions, mélodiques et harmoniques, O Du mein Volk, was tat ich Dir improvise sur un chant de la liturgie catholique du Vendredi saint, et dans les Variations sur un thème baroque, le modèle d’ostinato de la Folia, des modèles comme Arcangelo Corelli transparaissent derrière le langage propre de Rihm.
Rihm exploite toutes les ressources de l’orgue et « orchestre » le son : les couleurs les plus douces de flûtes et de bourdons pour des nappes sonores, des imitations de cordes par les jeux de fond teintées d’anches comme dans l’orgue symphonique français, des crescendos par la Walze jusqu’au tutti et des mélanges inhabituels comme des anches graves avec des mixtures aiguës. Sur le plan harmonique, l’éventail va des imitations d’écriture baroque et romantique au chromatisme postromantique à la manière de Reger et jusqu’à des clusters librement atonaux ; des nappes presque immobiles alternent avec des ostinatos pulsés et de rapides successions d’accords sur tous les claviers. Souvent, Rihm pose une idée de base claire, la décompose ou l’élargit – et bifurque à la fin, sans transition, vers une pensée toute différente.
